Biguine martiniquaise et jazz américain : l'histoire d'un dialogue transatlantique

Publié le 1 juin 2026 à 00:18

Lorsque l'on évoque les origines du jazz, les regards se tournent généralement vers La Nouvelle-Orléans, berceau mythique de cette musique née au croisement des traditions africaines, européennes et américaines. Plus rarement, la Caraïbe est mentionnée dans ce récit. Pourtant, dès le début du XXᵉ siècle, les musiciens antillais participent activement à la circulation des rythmes et des sonorités qui façonnent le paysage musical atlantique.

Parmi ces musiques, la biguine martiniquaise occupe une place singulière.

Une musique née du métissage

La biguine apparaît au XIXᵉ siècle dans les sociétés antillaises issues de l'esclavage. Elle résulte de la rencontre entre plusieurs traditions :

  • les rythmes africains ;
  • les danses créoles ;
  • les quadrilles européens ;
  • les instruments introduits par la colonisation.

Très tôt, elle devient l'une des expressions musicales les plus populaires de la Martinique et de la Guadeloupe.

Au-delà de la danse, la biguine constitue une véritable synthèse culturelle. Elle traduit les processus de créolisation qui caractérisent les sociétés antillaises.

Portrait : Alexandre Stellio (1885-1939)

Surnommé le « Roi de la Biguine », Alexandre Stellio demeure l'une des figures majeures de la musique martiniquaise du XXᵉ siècle. Installé à Paris dès les années 1920, il participe activement à la popularisation de la biguine dans les cabarets et les salles de danse de la capitale.

Clarinettiste virtuose, il enregistre de nombreux disques qui rencontrent un large succès auprès du public français. Son orchestre contribue à faire découvrir les rythmes antillais bien au-delà de la Martinique et participe à l'émergence d'une véritable scène musicale créole à Paris.

Aujourd'hui encore, Stellio est considéré comme l'un des principaux artisans de la diffusion internationale de la biguine.

Paris, capitale inattendue de la biguine

À partir des années 1920, de nombreux musiciens antillais s'installent à Paris.

Dans les cabarets, les dancings et les salles de spectacle de la capitale, la biguine rencontre un succès considérable. Le Bal Nègre de la rue Blomet devient l'un des lieux emblématiques de cette diffusion.

Des artistes comme Alexandre Stellio ou Sam Castendet contribuent à faire connaître cette musique bien au-delà des Antilles.

Paris devient alors un espace de rencontre entre musiciens africains, antillais, américains et européens.

Le Bal Nègre : quand Paris dansait au rythme des Antilles

Ouvert dans les années 1920 au 33 rue Blomet dans le 15ᵉ arrondissement de Paris, le Bal Nègre devient rapidement un lieu incontournable de la vie culturelle parisienne.

On y croise des artistes, écrivains, intellectuels et musiciens venus du monde entier. Les orchestres antillais y jouent régulièrement des biguines, mazurkas et autres danses créoles.

Le lieu attire aussi bien les étudiants antillais que les amateurs de jazz, les artistes de l'avant-garde parisienne ou les voyageurs en quête d'exotisme.

Le Bal Nègre illustre parfaitement les circulations culturelles qui relient alors la Martinique, l'Afrique, les États-Unis et l'Europe.

Quand le jazz rencontre la biguine ? 

Dans le même temps, le jazz américain connaît une expansion spectaculaire. Les orchestres noirs américains se produisent régulièrement en Europe et de nombreux musiciens fréquentent les mêmes lieux que les artistes antillais.

Les échanges sont constants :

  • mêmes salles ;
  • mêmes publics ;
  • mêmes maisons de disques ;
  • mêmes réseaux artistiques.

Les orchestres de biguine intègrent progressivement certains éléments du jazz :

  • improvisation ;
  • arrangements pour cuivres ;
  • harmonies plus complexes ;
  • nouvelles formes orchestrales.

Inversement, certains musiciens de jazz s'intéressent aux rythmes caribéens et aux traditions musicales antillaises.

La biguine avant le jazz ?

On associe souvent les rythmes syncopés à l'arrivée du jazz américain en Europe après la Première Guerre mondiale. Pourtant, les musiciens antillais diffusent déjà à Paris des formes musicales reposant sur des structures rythmiques complexes héritées de la créolisation caribéenne.

Durant les années 1920 et 1930, la biguine est omniprésente dans les bals et les dancings de la capitale. Certains historiens de la musique considèrent même que les orchestres antillais ont préparé une partie du public français à l'écoute du jazz.

Sans affirmer que la biguine est à l'origine du jazz, il est possible de souligner que ces deux musiques participent d'un même univers culturel afro-atlantique.

La Caraïbe dans l'histoire du jazz

L'histoire officielle du jazz a longtemps privilégié une lecture centrée sur les États-Unis. Pourtant, de nombreux chercheurs soulignent aujourd'hui l'importance des circulations musicales dans l'espace caribéen. La Nouvelle-Orléans entretenait depuis le XIXᵉ siècle des liens étroits avec :

  • Cuba ;
  • Haïti ;
  • Saint-Domingue ;
  • les Petites Antilles.

Des musiciens, des marins et des travailleurs circulaient régulièrement entre ces territoires.

Dans ce contexte, les influences musicales ne suivaient pas une seule direction. Elles participaient d'un vaste dialogue afro-atlantique.

La naissance du jazz-biguine

À partir des années 1930 et surtout après la Seconde Guerre mondiale, certains artistes développent des formes hybrides mêlant les deux traditions. Cette évolution donnera naissance à ce que l'on appellera parfois le « jazz-biguine ». 

Les musiciens antillais démontrent alors qu'il est possible d'intégrer les innovations du jazz tout en conservant les structures rythmiques propres à la biguine.

Cette synthèse contribue à renouveler la musique antillaise et prépare les évolutions futures qui conduiront, plusieurs décennies plus tard, à l'émergence du zouk.

Une histoire culturelle encore méconnue

L'histoire des relations entre la biguine et le jazz rappelle que la Martinique n'a jamais été isolée.

À travers ses musiciens, ses orchestres et ses réseaux culturels, l'île participe pleinement aux échanges du monde atlantique noir au XXᵉ siècle.

La biguine n'est donc pas seulement une musique locale ou patrimoniale. Elle constitue l'un des témoins d'une histoire plus vaste, celle des circulations culturelles entre l'Afrique, la Caraïbe, l'Europe et les Amériques.

Étudier les liens entre la biguine et le jazz, c'est finalement redécouvrir la place de la Martinique dans l'histoire mondiale des musiques populaires.

Lorsque les orchestres de biguine faisaient danser les nuits parisiennes des années 1930, ils ne représentaient pas seulement la Martinique. Ils participaient à une vaste conversation musicale entre les peuples du monde noir. Derrière les notes d'une clarinette de Stellio ou les improvisations des musiciens de jazz américains se dessinait déjà un espace culturel transatlantique dont nous commençons seulement aujourd'hui à mesurer toute la richesse.

Les liens entre la biguine et le jazz ne relèvent pas d'une simple influence musicale. Ils témoignent de la circulation des hommes, des idées et des cultures au sein du monde noir atlantique. Pour approfondir cette histoire, plusieurs ouvrages permettent d'aller au-delà des idées reçues et de replacer la Martinique au cœur de ces échanges.

 

Pour aller plus loin

Jacqueline Rosemain, Jazz et biguine. Les musiques noires du Nouveau Monde (L'Harmattan)

Probablement l'ouvrage de référence sur les liens historiques entre la biguine antillaise et le jazz américain. Jacqueline Rosemain y montre comment ces deux musiques, souvent étudiées séparément, s'inscrivent en réalité dans une même histoire culturelle afro-atlantique. Le livre permet de comprendre les circulations musicales entre les Antilles, les États-Unis et l'Europe au cours du XXᵉ siècle.

Bertrand Dicale, Ni noires ni blanches. Histoire des musiques créoles

Dans cet ouvrage devenu incontournable, Bertrand Dicale retrace la formation des musiques créoles dans les sociétés issues de l'esclavage. La biguine y occupe une place centrale. L'auteur montre comment les traditions africaines, européennes et américaines ont donné naissance à des formes musicales originales qui ont largement contribué à l'histoire culturelle du monde atlantique.

Jean-Pierre Meunier, La Biguine à Paris (1929-1946)

Cette étude permet de comprendre comment les musiciens martiniquais et guadeloupéens ont participé à la vie musicale parisienne de l'entre-deux-guerres. On y découvre les parcours d'Alexandre Stellio, d'Al Lirvat, de Robert Mavounzy et de nombreux autres artistes qui ont fait dialoguer biguine, jazz et musiques populaires dans les cabarets et les bals de la capitale.


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